L'article 54 du Règlement (UE) 2024/1689 impose aux fournisseurs de modèles d'intelligence artificielle à usage général établis en dehors de l'Union européenne de désigner un représentant autorisé établi dans l'UE avant de mettre leurs modèles à disposition sur le marché européen. Cette disposition étend le principe du « représentant dans l'Union », déjà présent dans le RGPD et dans d'autres réglementations européennes, au domaine des modèles d'IA à usage général, garantissant ainsi l'effectivité de la surveillance réglementaire et la disponibilité d'un point de contact pour les autorités et les parties prenantes.

L'obligation de désigner un représentant autorisé répond à plusieurs objectifs essentiels. Premièrement, elle facilite les interactions entre les autorités européennes et les fournisseurs établis dans des pays tiers, en garantissant la disponibilité d'un interlocuteur accessible dans l'UE. Deuxièmement, elle garantit que la documentation technique et les informations nécessaires à la surveillance réglementaire sont conservées dans l'Union pendant une durée appropriée et accessibles aux autorités compétentes. Troisièmement, elle renforce la responsabilité en identifiant clairement une entité juridique établie dans l'UE pouvant être contactée et, le cas échéant, poursuivie en cas de non-conformité.

L'article 54 s'inspire largement de l'article 27 du RGPD relatif aux représentants des responsables du traitement ou sous-traitants non établis dans l'UE, tout en l'adaptant aux spécificités des modèles d'IA à usage général. Il constitue un élément essentiel du dispositif garantissant que le règlement s'applique de manière effective aux opérateurs internationaux, notamment aux grandes entreprises technologiques américaines et asiatiques qui développent et commercialisent certains des modèles d'IA à usage général les plus puissants et les plus largement utilisés en Europe.

Texte officiel de l'article 54 de l'AI Act

L'article 54 de l'AI Act dispose :

« 1. Avant de mettre des modèles d'IA à usage général à disposition dans l'Union, les fournisseurs de modèles d'IA à usage général qui sont établis dans des pays tiers désignent, par mandat écrit, un représentant autorisé établi dans l'Union.

2. Le représentant autorisé assure le respect du présent règlement et coopère avec les autorités compétentes et le Bureau de l'IA en ce qui concerne les obligations incombant aux fournisseurs en vertu du présent règlement, afin de garantir le respect du présent règlement. Le représentant autorisé conserve la documentation technique pendant une période de 10 ans après la dernière mise à disposition du modèle d'IA à usage général dans l'Union et la met à la disposition des autorités compétentes et du Bureau de l'IA sur demande.

3. Le mandat du représentant autorisé lui permet de remplir les tâches précisées au paragraphe 2. Le fournisseur permet à son représentant autorisé de remplir ces tâches.

4. Le représentant autorisé met fin à son mandat s'il considère que le fournisseur agit de manière contraire aux obligations qui lui incombent en vertu du présent règlement. En pareil cas, le représentant autorisé informe également immédiatement le Bureau de l'IA et, le cas échéant, les autorités de surveillance compétentes de la fin de son mandat et des raisons de celle-ci.

5. La désignation d'un représentant autorisé ne porte pas atteinte à la responsabilité juridique du fournisseur en vertu du présent règlement ni aux actions en justice qui peuvent être intentées contre le fournisseur. »

Cet article établit donc un cadre complet pour la représentation dans l'UE des fournisseurs établis hors UE, précisant les obligations du représentant, les conditions du mandat, et les responsabilités respectives du fournisseur et de son représentant.

Analyse juridique de l'article 54

Obligation de désignation avant la mise à disposition

L'article 54, paragraphe 1, impose aux fournisseurs de modèles d'IA à usage général « établis dans des pays tiers » de désigner un représentant autorisé « avant de mettre des modèles d'IA à usage général à disposition dans l'Union ». Le caractère préalable de cette obligation est essentiel : la désignation du représentant est une condition de la mise à disposition légale du modèle sur le marché européen.

Un fournisseur « établi dans un pays tiers » désigne un fournisseur qui n'a pas d'établissement dans l'un des États membres de l'Union européenne. Cette notion doit être interprétée de manière cohérente avec la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne sur la notion d'établissement. En pratique, elle vise principalement les grandes entreprises technologiques américaines (OpenAI, Anthropic, Google, Meta, etc.) et asiatiques (Alibaba, Baidu, Tencent, etc.) qui développent des modèles d'IA à usage général tout en n'ayant pas d'établissement juridique dans l'UE, ou n'ayant que des filiales commerciales n'exerçant pas les activités de fourniture du modèle.

La désignation doit se faire « par mandat écrit », garantissant la formalisation de la relation et la clarté des obligations du représentant. Ce mandat écrit constitue la base contractuelle de la relation entre le fournisseur et son représentant, et devra préciser l'étendue des pouvoirs conférés, les tâches à accomplir, et les modalités de coopération.

Le représentant autorisé doit être « établi dans l'Union », c'est-à-dire être une personne physique ou morale ayant un établissement stable dans l'un des États membres. En pratique, il s'agira généralement d'une entité juridique (société, association, etc.) établie dans l'UE et disposant des ressources et de l'expertise nécessaires pour assurer les fonctions de représentation.

Missions et responsabilités du représentant autorisé

L'article 54, paragraphe 2, définit les missions essentielles du représentant autorisé. Premièrement, il doit « assurer le respect du présent règlement », ce qui implique une fonction de surveillance et de conseil auprès du fournisseur pour garantir que le modèle et les pratiques du fournisseur sont conformes aux exigences de l'AI Act. Cette formulation confère au représentant une responsabilité active, allant au-delà d'un simple rôle de boîte aux lettres.

Deuxièmement, le représentant doit « coopérer avec les autorités compétentes et le Bureau de l'IA en ce qui concerne les obligations incombant aux fournisseurs ». Cette coopération inclut notamment : répondre aux demandes d'information des autorités, faciliter les inspections ou audits, transmettre les notifications requises, et plus généralement servir de point de contact privilégié pour toutes les interactions entre les autorités européennes et le fournisseur établi hors UE.

Troisièmement, le représentant doit « conserver la documentation technique pendant une période de 10 ans après la dernière mise à disposition du modèle d'IA à usage général dans l'Union ». Cette obligation de conservation de 10 ans garantit que la documentation reste accessible aux autorités longtemps après que le modèle a cessé d'être activement commercialisé. La conservation doit porter sur l'ensemble de la documentation technique prévue à l'article 53, paragraphe 1, point a), incluant les informations sur le processus d'entraînement, les données utilisées, les évaluations réalisées, et les mesures de gestion des risques.

Quatrièmement, le représentant doit « mettre à disposition » cette documentation « sur demande » des autorités compétentes et du Bureau de l'IA. Cette obligation implique que le représentant doit être en mesure de fournir rapidement la documentation demandée, ce qui suppose qu'elle soit conservée dans un format accessible et organisé. Le représentant devra donc maintenir des systèmes appropriés de gestion documentaire.

Conditions du mandat et habilitation du représentant

L'article 54, paragraphe 3, précise que « le mandat du représentant autorisé lui permet de remplir les tâches précisées au paragraphe 2 ». Cette disposition impose au fournisseur d'accorder au représentant les pouvoirs et l'accès aux informations nécessaires pour accomplir ses missions. Un mandat qui limiterait excessivement les pouvoirs du représentant ou lui refuserait l'accès aux informations nécessaires ne serait pas conforme aux exigences du règlement.

Le paragraphe 3 ajoute que « le fournisseur permet à son représentant autorisé de remplir ces tâches ». Cette formulation impose au fournisseur une obligation positive de facilitation : il ne suffit pas de désigner formellement un représentant, encore faut-il lui fournir les moyens effectifs d'accomplir ses missions. Cela inclut notamment : l'accès à la documentation technique, l'accès aux informations sur les mises à jour du modèle, la possibilité de contacter les équipes techniques du fournisseur, et les ressources financières nécessaires (par exemple, pour conserver la documentation ou répondre aux demandes des autorités).

Cette disposition crée une obligation de collaboration entre le fournisseur et son représentant, sous peine d'ineffectivité du mécanisme de représentation. Les autorités de surveillance pourront vérifier que le représentant dispose effectivement des moyens d'accomplir ses missions, et pourront considérer qu'un représentant sans moyens effectifs ne satisfait pas aux exigences de l'article 54.

Droit de démission du représentant

L'article 54, paragraphe 4, établit un mécanisme important de sauvegarde : le représentant autorisé « met fin à son mandat s'il considère que le fournisseur agit de manière contraire aux obligations qui lui incombent en vertu du présent règlement ». Cette disposition confère au représentant un droit, et même une obligation, de démissionner en cas de non-conformité manifeste du fournisseur.

Ce mécanisme vise à éviter que le représentant soit complice d'infractions au règlement et à garantir l'intégrité du système de représentation. Si le fournisseur refuse de se conformer aux obligations réglementaires malgré les recommandations du représentant, ce dernier ne doit pas continuer à assurer la représentation, mais doit mettre fin au mandat.

En cas de fin de mandat pour ce motif, le représentant doit « informer également immédiatement le Bureau de l'IA et, le cas échéant, les autorités de surveillance compétentes de la fin de son mandat et des raisons de celle-ci ». Cette obligation de notification permet aux autorités d'être informées rapidement d'une situation de non-conformité potentielle et de prendre les mesures appropriées (enquête, mise en demeure du fournisseur, interdiction de la mise à disposition du modèle, etc.).

Cette disposition place le représentant dans une position délicate : il doit arbitrer entre la préservation de sa relation contractuelle avec le fournisseur (son client) et le respect de ses obligations réglementaires. Pour faciliter cet arbitrage, les contrats entre fournisseurs et représentants devraient prévoir clairement les conditions dans lesquelles le représentant peut mettre fin au mandat et les modalités de cette fin de mandat.

Maintien de la responsabilité du fournisseur

L'article 54, paragraphe 5, précise de manière importante que « la désignation d'un représentant autorisé ne porte pas atteinte à la responsabilité juridique du fournisseur en vertu du présent règlement ni aux actions en justice qui peuvent être intentées contre le fournisseur ». Cette disposition garantit que le mécanisme de représentation ne constitue pas une échappatoire permettant au fournisseur d'éviter sa responsabilité.

La responsabilité juridique du fournisseur reste pleine et entière : c'est le fournisseur, et non le représentant, qui est responsable de la conformité du modèle aux exigences du règlement et qui peut faire l'objet de sanctions en cas de non-conformité. Le représentant autorisé est un intermédiaire facilitant la surveillance et l'application du règlement, mais il ne se substitue pas au fournisseur dans la chaîne de responsabilité.

De même, les actions en justice (qu'il s'agisse de procédures administratives devant les autorités de surveillance ou de procédures judiciaires devant les juridictions) peuvent être intentées directement contre le fournisseur, même s'il est établi hors UE. Le représentant autorisé peut faciliter la signification des actes de procédure et servir de point de contact, mais il ne constitue pas un écran juridique protégeant le fournisseur.

Cette clarification est essentielle pour garantir l'effectivité du règlement : les fournisseurs établis hors UE sont soumis aux mêmes obligations et aux mêmes sanctions que les fournisseurs établis dans l'UE, et la désignation d'un représentant n'atténue en rien cette responsabilité.

Exemples concrets d'application

Exemple concret d'application de l'article 54 de l'AI Act

Cas d'une entreprise américaine fournissant un modèle de langage

« AI-Tech Inc. », une entreprise établie en Californie, développe « GlobalLM », un modèle de langage à usage général performant utilisé par de nombreuses entreprises européennes pour diverses applications (chatbots, assistance à la rédaction, analyse de données, etc.). L'entreprise souhaite continuer à commercialiser son modèle dans l'UE après l'entrée en application de l'AI Act.

Étape 1 : Identification de l'obligation (paragraphe 1)

AI-Tech Inc. identifie qu'elle est un fournisseur de modèle d'IA à usage général établi dans un pays tiers (États-Unis). Bien que l'entreprise dispose de filiales commerciales dans plusieurs pays européens pour vendre ses services, ces filiales n'exercent pas les activités de développement et de fourniture du modèle, qui restent centralisées aux États-Unis. L'entreprise est donc soumise à l'obligation de l'article 54.

Étape 2 : Sélection et désignation du représentant autorisé

AI-Tech Inc. lance une procédure de sélection pour identifier un représentant autorisé approprié. L'entreprise recherche :
- Une société établie dans l'UE (l'entreprise choisit finalement une société de conseil spécialisée établie en Irlande)
- Disposant d'une expertise en conformité réglementaire IA et en droit européen
- Ayant les ressources nécessaires pour conserver la documentation technique et interagir avec les autorités
- Offrant des garanties de confidentialité pour les informations sensibles

En mai 2025, avant la date d'application des obligations relatives aux modèles GPAI (2 août 2025), AI-Tech Inc. signe un mandat écrit avec « EU-AI Compliance Services Ltd », société irlandaise, la désignant comme représentant autorisé pour GlobalLM dans l'UE.

Étape 3 : Contenu du mandat (paragraphe 3)

Le mandat écrit précise notamment :
1. Identification des parties : AI-Tech Inc. (le mandant, fournisseur) et EU-AI Compliance Services Ltd (le mandataire, représentant autorisé)
2. Objet du mandat : Représentation d'AI-Tech Inc. dans l'UE pour tous les aspects relatifs à la conformité de GlobalLM à l'AI Act
3. Pouvoirs du représentant :
- Réception et traitement des demandes d'information des autorités compétentes et du Bureau de l'IA
- Conservation de la documentation technique conformément à l'article 54, paragraphe 2
- Communication avec les autorités au nom d'AI-Tech Inc.
- Conseil à AI-Tech Inc. sur les questions de conformité à l'AI Act
4. Obligations d'AI-Tech Inc. :
- Fournir au représentant l'ensemble de la documentation technique prévue à l'article 53
- Tenir le représentant informé de toute mise à jour du modèle
- Permettre au représentant d'accéder aux équipes techniques si nécessaire
- Rémunérer le représentant pour ses services
5. Durée : Le mandat prend effet immédiatement et se poursuit jusqu'à 10 ans après la dernière mise à disposition de GlobalLM dans l'UE
6. Conditions de fin anticipée : Le représentant peut mettre fin au mandat conformément à l'article 54, paragraphe 4, s'il considère qu'AI-Tech Inc. agit de manière contraire aux obligations de l'AI Act

Étape 4 : Mise en œuvre des missions du représentant (paragraphe 2)

EU-AI Compliance Services Ltd met en place les systèmes nécessaires pour remplir ses missions :
- Système de gestion documentaire : Conservation sécurisée de la documentation technique complète de GlobalLM (processus d'entraînement, données utilisées, évaluations, etc.) dans un datacenter européen avec redondance
- Point de contact : Adresse email et téléphone dédiés pour les autorités (ai-act-compliance@eu-ai-services.ie)
- Procédures de réponse : Processus documentés pour traiter les demandes d'information des autorités dans les délais appropriés
- Veille réglementaire : Surveillance des évolutions de l'AI Act et des lignes directrices du Bureau de l'IA
- Conseil proactif : Revues trimestrielles de conformité avec AI-Tech Inc., recommandations sur les évolutions nécessaires

AI-Tech Inc. transmet au représentant :
- La documentation technique complète conforme à l'Annexe XI
- Les mises à jour trimestrielles sur les évolutions du modèle
- Les résultats des évaluations et tests réalisés
- Les informations sur les incidents ou problèmes de conformité identifiés

Étape 5 : Interaction avec les autorités

En janvier 2027, le Bureau européen de l'IA, dans le cadre d'une enquête de surveillance générale sur les modèles de langage, envoie une demande d'information à EU-AI Compliance Services Ltd concernant GlobalLM. Le Bureau demande :
- La documentation technique sur le processus d'entraînement
- Les résultats d'évaluations des biais du modèle
- Les informations sur les mesures de respect du droit d'auteur

EU-AI Compliance Services Ltd :
1. Accuse réception de la demande dans les 48 heures
2. Consulte la documentation conservée et contacte AI-Tech Inc. pour obtenir des clarifications sur certains points
3. Transmet au Bureau de l'IA, dans le délai de 15 jours calendaires demandé, un dossier complet répondant à toutes les questions posées
4. Facilite une réunion de clarification entre les experts du Bureau et les équipes techniques d'AI-Tech Inc.

Le Bureau de l'IA note la coopération effective du représentant autorisé et conclut que GlobalLM est conforme aux obligations applicables.

Scénario alternatif : Démission du représentant (paragraphe 4)

Dans un scénario alternatif, supposons qu'en 2028, EU-AI Compliance Services Ltd constate qu'AI-Tech Inc. :
- Ne met plus à jour la documentation technique malgré des évolutions significatives du modèle
- Refuse d'implémenter les recommandations du représentant sur le respect du droit d'auteur
- N'a pas publié de résumé actualisé du contenu d'entraînement pour la nouvelle version du modèle, en violation de l'article 53, paragraphe 1, point d)

Malgré plusieurs avertissements formels, AI-Tech Inc. ne prend pas de mesures correctives satisfaisantes. EU-AI Compliance Services Ltd considère qu'AI-Tech Inc. agit de manière contraire aux obligations de l'AI Act.

Conformément à l'article 54, paragraphe 4 :
1. EU-AI Compliance Services Ltd notifie formellement à AI-Tech Inc. sa décision de mettre fin au mandat, avec un préavis de 30 jours
2. Simultanément, EU-AI Compliance Services Ltd informe immédiatement le Bureau européen de l'IA de la fin du mandat et expose en détail les raisons de cette décision (non-conformités constatées, refus de remédier)
3. Le Bureau de l'IA ouvre une procédure d'investigation à l'encontre d'AI-Tech Inc.
4. Tant qu'AI-Tech Inc. n'a pas désigné un nouveau représentant autorisé et remédié aux non-conformités, elle n'est plus autorisée à mettre son modèle à disposition dans l'UE

Cette situation illustre le rôle de « garde-fou » du représentant autorisé et son obligation de ne pas faciliter des activités non conformes.

Articulation avec les autres dispositions de l'AI Act

L'article 54 s'articule directement avec les obligations substantielles imposées aux fournisseurs de modèles d'IA à usage général, notamment l'article 53 sur les obligations générales et les articles suivants sur les obligations renforcées pour les modèles présentant un risque systémique. Le représentant autorisé est l'intermédiaire par lequel ces obligations sont surveillées et appliquées pour les fournisseurs établis hors UE.

L'article 54 doit être lu en cohérence avec les dispositions relatives à la surveillance et à l'application du règlement, notamment les articles relatifs au Bureau européen de l'IA et aux autorités de surveillance des États membres. Le représentant autorisé constitue le point de contact privilégié de ces autorités avec les fournisseurs établis hors UE.

L'obligation de conservation de la documentation pendant 10 ans (article 54, paragraphe 2) s'articule avec les obligations de documentation de l'article 53 et avec les obligations générales de conservation de la documentation technique prévues pour l'ensemble des systèmes d'IA. Cette durée de 10 ans est cohérente avec d'autres obligations de conservation prévues dans le règlement et garantit que la documentation reste accessible pour les enquêtes sur des incidents ou dysfonctionnements découverts tardivement.

L'article 54 présente également des parallèles importants avec l'article 27 du RGPD relatif aux représentants des responsables du traitement établis hors UE. Les deux dispositifs poursuivent des objectifs similaires (garantir l'effectivité de la surveillance pour les acteurs extra-européens) et adoptent des mécanismes comparables (désignation d'un représentant, coopération avec les autorités, conservation de la documentation). Pour les fournisseurs de modèles d'IA traitant également des données à caractère personnel, une coordination entre la fonction de représentant AI Act et celle de représentant RGPD peut être pertinente, voire une attribution des deux fonctions à la même entité.

Enfin, l'article 54 s'inscrit dans la logique plus large du règlement visant à garantir des conditions de concurrence équitables (level playing field) entre les acteurs européens et extra-européens. En imposant aux fournisseurs établis hors UE de désigner un représentant et de se soumettre effectivement à la surveillance réglementaire, le règlement évite que ces acteurs bénéficient d'un avantage compétitif lié à une moindre surveillance ou à des difficultés d'application du droit européen.

Implications pratiques pour les organisations

Pour les fournisseurs de modèles d'IA à usage général établis hors de l'Union européenne, l'article 54 impose de mettre en place la fonction de représentant autorisé avant de commercialiser leurs modèles dans l'UE. Cette mise en place nécessite une planification anticipée incluant : l'identification d'un représentant autorisé approprié (société de conseil spécialisée, cabinet d'avocats, filiale européenne du groupe disposant des ressources adéquates), la négociation d'un mandat détaillé définissant clairement les pouvoirs et obligations du représentant, et la mise en place des processus de transmission de documentation et de coopération entre le fournisseur et son représentant.

Le choix du représentant autorisé est stratégique et doit prendre en compte plusieurs critères : l'expertise en conformité réglementaire IA et en droit européen, la capacité à communiquer efficacement avec les autorités européennes dans les langues pertinentes, les ressources techniques et financières pour conserver la documentation et traiter les demandes des autorités, la fiabilité et la réputation (le représentant sera le visage du fournisseur vis-à-vis des autorités), et les garanties de confidentialité pour les informations sensibles transmises.

Les fournisseurs doivent également anticiper les coûts associés à la fonction de représentant autorisé : honoraires du représentant (probablement substantiels compte tenu des responsabilités et ressources requises), coûts de conservation de la documentation pendant 10 ans, coûts de coordination et de transmission des informations entre le fournisseur et son représentant. Ces coûts doivent être intégrés dans le modèle économique de commercialisation des modèles dans l'UE.

Le mandat écrit entre le fournisseur et le représentant doit être soigneusement rédigé pour garantir sa conformité aux exigences de l'article 54. Il devra notamment : identifier clairement les parties et le modèle concerné, définir précisément l'étendue des pouvoirs du représentant (suffisamment large pour permettre l'accomplissement des missions du paragraphe 2, mais avec d'éventuelles limitations pour protéger les intérêts légitimes du fournisseur), établir les obligations de coopération et de fourniture d'informations du fournisseur vers le représentant, prévoir les modalités de conservation de la documentation (formats, systèmes, durée), définir les conditions de rémunération, et préciser les conditions de fin du mandat (notamment en application du paragraphe 4).

Pour les sociétés de conseil, cabinets d'avocats, ou autres entités envisageant d'offrir des services de représentant autorisé, l'article 54 crée une opportunité de marché significative, mais implique également des responsabilités importantes. Ces entités devront développer une expertise spécialisée en AI Act, mettre en place des infrastructures appropriées de conservation documentaire et de gestion de la relation avec les autorités, et gérer attentivement le risque de conflit entre les intérêts commerciaux (maintenir la relation avec le client fournisseur) et les obligations réglementaires (notamment l'obligation de démissionner et de signaler les non-conformités du paragraphe 4).

Pour les fournisseurs de modèles d'IA à usage général établis dans l'UE, l'article 54 ne s'applique pas directement, mais sa connaissance reste importante pour deux raisons. Premièrement, il crée un mécanisme de level playing field garantissant que les concurrents extra-européens sont soumis à des obligations de surveillance comparables. Deuxièmement, les fournisseurs européens peuvent eux-mêmes avoir besoin de désigner des représentants autorisés dans d'autres juridictions (par exemple, si d'autres pays adoptent des réglementations similaires), et l'expérience européenne de l'article 54 pourra informer ces démarches.

L'article 54 de l'AI Act établit un mécanisme essentiel garantissant l'effectivité de la surveillance réglementaire pour les fournisseurs de modèles d'intelligence artificielle à usage général établis en dehors de l'Union européenne. En imposant la désignation d'un représentant autorisé établi dans l'UE, disposant de pouvoirs effectifs et chargé de coopérer avec les autorités, le règlement s'assure que les obligations imposées aux fournisseurs peuvent être surveillées et appliquées de manière effective, indépendamment de la localisation géographique du fournisseur.

Le cadre établi par l'article 54 s'inspire de mécanismes similaires déjà éprouvés dans d'autres réglementations européennes, notamment le RGPD, tout en l'adaptant aux spécificités des modèles d'IA à usage général. Il crée un équilibre entre l'effectivité de la surveillance (le représentant doit disposer de pouvoirs réels et conserver la documentation) et la protection des intérêts légitimes du fournisseur (le représentant ne se substitue pas au fournisseur en termes de responsabilité juridique).

Pour les organisations, l'article 54 impose des investissements organisationnels et financiers substantiels pour les fournisseurs extra-européens souhaitant opérer sur le marché européen, tout en créant de nouvelles opportunités professionnelles pour les entités spécialisées dans la conformité réglementaire. Il contribue à garantir que le marché européen de l'IA se développe dans un cadre de règles équitables et effectivement appliquées, condition essentielle pour préserver la confiance et garantir le respect des valeurs et des droits fondamentaux européens.